On entend de plus en plus parler de développement durable dans les médias – manger bio, recycler, ne pas gaspiller. Cette notion de développement durable s’applique également à la mode. Elise est la gagnante du Kering Award for Sustainable Fashion et elle nous donne quelques repères.

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Les gens travaillent généralement dans la mode car c’est prestigieux ou créatif. Pourquoi le développement durable ?

J’ai d’abord étudié l’architecture d’intérieur et le design industriel. Le développement durable, le recyclage, le compost, ça m’intéressait énormément. Après un stage dans la mode qui m’a beaucoup plu, j’ai décidé d‘intégrer le parcours « Fashion Future » du London College of Fashion pour renforcer mes connaissances. C’est un programme spécifique mode et développement durable. Pour moi, le designer a une grande responsabilité – le choix des matériaux, la consommation des énergies, la production. Il y a tellement de choses à changer !

C’est quoi le Kering Award for Sustainable Fashion?

Kering est une maison française qui compte 22 marques et 35 000 employés. C’est la plus grande maison de mode au monde et la plus avancée en terme de développement durable. En 2014, ils ont mis en ligne le premier compte de résultat environnemental qui chiffre de manière très transparente l’impact de Kering sur la planète.

Le consommateur voit sur l’étiquette de sa veste en cuir « Made in Italy » alors que la peau vient souvent de Chine ou d’ailleurs

En plus d’avoir créé un département développement durable pour aider à transformer en profondeur ses 22 marques sur les questions environnementales, Kering a lancé une compétition avec mon école le London College of Fashion. Le but est de proposer une innovation en terme de développement durable pour l’une de leurs marques. Il y a deux prix : 10 000€ et un stage de 3 mois. Au début, on était 400 à faire la demande. Seulement 30 personnes ont été sélectionnées puis on nous a divisé entre les deux marques Stella McCartney et Brioni. On a eu 6 mois de coaching, c’était vraiment très intéressant.

Sur quelle marque as-tu travaillé ?

J’ai travaillé sur Brioni, une marque de mode masculine très luxueuse. Elle est à la base très durable puisque tous les costumes sont faits à la main en Italie – empreinte carbone très faible donc – et ce sont des vêtements d’une qualité incroyable donc tu les gardes longtemps. Les tailleurs de Brioni ont étudié pendant 4 ans dans l’école spécifique de tailleurs de Brioni.  Ce sont des experts, ils peuvent faire un costume les yeux bandés ! C’était d’ailleurs le costume de James Bond pendant plusieurs années.

Quelle est l’idée qui t’a fait gagner le concours ?

Le client Brioni est extrêmement fortuné et ne se pose pas vraiment la question du développement durable quand il vient acheter un vêtement. C’est un peu cliché mais c’est une réalité. J’ai cherché un moyen de l’y sensibiliser. Quand il rentre du travail, l’Homme Brioni enfile sa smoking jacket et fume le cigare. J’ai imaginé une smoking jacket teinte grâce au tabac. J‘ai fait plein de recherches et j’ai trouvé une femme en Californie qui fait ce type de teinture. Il faut savoir que la teinture des vêtements est responsable de 20% de la pollution des eaux, c’est énorme ! Le tabac ne pollue pas car il est naturel.

photo credit: Ana Escobar

J’avais aussi envie d’établir un lien avec ma propre histoire. En Saskatchewan, d’où je viens au Canada, il y a beaucoup d’autochtones et pour eux le tabac est une plante sacrée. Ça ajoute une dimension spirituelle à mon projet car je pense que le tabac a eu une histoire commerciale incorrecte.

Qu’est-ce qui pollue le plus quand tu fabriques un vêtement ?

Si tu regardes l’historique de la fabrication d’un vêtement, il y a d’abord le sourcing – dans quel pays sont faits les vêtements, dans quelle usine et qui détient l’usine ? Je parle ici de fast fashion (Zara, H&M, Primark entre autres) car le luxe est un peu plus propre. La marque de mode paie une usine au Bangladesh ou n’importe où dans le monde pour faire un certain vêtement. Disons qu’elle veut faire 10 000 T-shirts. Elle va voir différentes usines pour savoir qui lui donnera le meilleur prix. L’usine qui donnera un bon prix décrochera un énorme contrat donc chaque usine baisse ses prix au maximum pour obtenir le deal. Parfois, l’usine a tellement baissé ses prix qu’elle ne peut plus se permettre de fabriquer elle-même les T-shirts. Elle doit donc sous-traiter à une autre usine où les conditions de travail seront encore pires et les employés encore moins payés. C’est pour ça que les usines s’effondrent, que des feux se déclarent et que des gens meurent. Tout est extrêmement précaire. La manufacture est donc l’un des premiers gros problèmes en terme de développement durable.

En 2016, H&M a ouvert plus de 400 magasins dans le monde. C’est plus de 1 par jour ! A quel moment on se dit, il faut arrêter, c’est trop ?

Mais avant la fabrication, il faut faire la matière première ! Le tissu ou le cuir par exemple. Là encore, il y a des ruses et des abus. Pour le cuir notamment, les marques parlent de transparence et de traçabilité mais elles ne prennent pas en compte toute l’histoire de la peau. Avant d’arriver dans l’usine, les animaux sont tués (souvent dans des conditions atroces). Quand l’usine reçoit le cuir brut, il faut y ajouter des produits chimiques pour qu’il soit utilisable. Les marques occultent toutes ces premières étapes et ne prennent en compte que la dernière soit l’assemblage qui se fait souvent en Italie ou en France. Le consommateur voit sur l’étiquette de sa veste en cuir « Made in Italy » alors que la peau vient souvent de Chine ou d’ailleurs. Ce n’est pas juste.

Qu’est-ce qu’on peut faire contre ça en tant que consommateur ?

Il faut se renseigner sur ce qu’on achète, faire des recherches. Acheter mieux soit des vêtements de bonne qualité qui dureront, et surtout acheter moins. Privilégiez les fibres naturelles – coton bio, laine, lin. Evitez l’acrylique qui se recycle mal et le polyester qui est fait à base de pétrole. On nous fait croire que consommer rend heureux et qu’on a toujours besoin de s’acheter des choses nouvelles. On consomme, on jette, on gaspille. On nous rend addicts. Quand nous consommons, nous agissons. Gardons à l’esprit que nos décisions nous affectent.

Comment tu vois la mode et le développement durable dans 5 ans, 10 ans ?

Je pense qu’il est important de se rappeler comment c’était il y a 5 ans. Il n’y avait pas tous ces H&M et Zara. En 2016, H&M a ouvert plus de 400 magasins dans le monde. C’est plus de 1 par jour ! À quel moment on se dit, il faut arrêter, c’est trop ? On a eu une conférence au London College of Fashion avec l’un de leurs porte-parole et sa réponse a été : « 400 magasins, ce n’est pas assez, on aurait dû en ouvrir 800 ! Si on ne le fait pas, Primark le fera ».

Je pense qu’on va encore continuer sur cette lancée. Les marques de fast-fashion vont continuer de s’étendre. Mais les mentalités évoluent aussi. Avant on ne parlait pas du tout de développement durable, c’était synonyme de moins bonne qualité. Aujourd’hui, c’est devenu un argument marketing !