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C’est quoi être artiste ?

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Jill Guillais est artiste plasticienne et enseignante en Arts plastiques. Après avoir étudié aux Beaux-Arts en France et en Angleterre, elle suit une formation en art thérapie pour finalement se tourner vers l’enseignement qu’elle concilie avec sa pratique artistique personnelle. Pétillante et curieuse, elle nous livre aujourd’hui sa vision de l’Art avec un grand A et la place qu’il occupe dans sa vie.

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Commençons par le commencement, qu’est-ce que l’Art pour toi?

En art thérapie on considère qu’il existe deux formes d’art : l’art avec un petit a qui est un savoir-faire et celui avec un grand A, l’art à la recherche de la beauté. Cependant, comme on nous l’enseigne aux Beaux-Arts, l’art avec un grand A ne doit pas seulement aboutir à une satisfaction visuelle, les formes ont un sens. Une production artistique n’est pas seulement décorative, elle questionne.

En quoi une forme peut avoir un sens ?

J’avais une amie aux Beaux-Arts qui dessinait extraordinairement bien : un vrai scanner ! Elle avait une belle technique, maîtrisait parfaitement la représentation figurative mais n’arrivait pas à s’en détacher pour questionner ce qu’elle faisait. Elle était dans une recherche uniquement esthétique. Une œuvre d’art soulève des problématiques et propose des pistes de réponses. Par exemple, un artiste peut s’intéresser à la texture et questionnera grâce à sa production la matérialité de l’œuvre. Maîtriser une technique est une chose mais je crois que le plus difficile, c’est de faire la démarche inverse, sortir de cette maîtrise pour proposer quelque chose de nouveau et de plus personnel. Picasso disait « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant » !

Être artiste, c’est pour moi être capable d’un nouveau regard, le moindre détail a son potentiel. C’est comme une réflexion philosophique constante, tu questionnes tout en permanence. Créer c’est interagir avec le monde et constater l’impact de son existence sur la matière. Ça a quelque chose de rassurant aussi : tu te sens exister.

J’aime quand on voit la touche de l’artiste, lorsqu’on devine ses gestes pour obtenir l’œuvre finale

Qu’est-ce qui t’inspire, quelle est ta muse ?

Les Bricomarchés ?! (rires) Observer la richesse des formes et des matières dans les Do It Yourself shops m’inspire beaucoup. J’aime l’idée de ne pas utiliser des matériaux nobles et en ce sens les artistes de l’Arte Povera me plaisent bien. Comme Giuseppe Penone par exemple, qui utilise des feuilles de lauriers pour évoquer la respiration. J’aime quand on voit la touche de l’artiste, lorsqu’on devine ses gestes pour obtenir l’œuvre finale.

Et toi comment qualifierais-tu tes créations?

C’est difficile de qualifier sa démarche et ses propres productions. J’aime assembler, agencer, superposer jusqu’à esquisser du sens. Je ne veux pas que mes œuvres soient trop hermétiques. J’aimerais que les gens puissent apprécier mes œuvres visuellement, qu’ils soient capables de commenter simplement ce qu’ils voient tout en leur offrant la possibilité de pousser la réflexion plus loin. J’ai réalisé une œuvre en pelures de pomme de terre. Le choix de cette matière de base m’amuse. Visuellement on peut trouver le tout harmonieux et le spectateur est capable d’en parler facilement sans pour autant saisir toute la narration qui s’est tissée au fur et à mesure de l’évolution du projet.

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Je n’avais pas deviné que c’était des pelures de pomme de terre ! Je pensais que c’était des feuilles mortes. Peux-tu nous parler de cette œuvre ?

C’est génial, ça montre que le spectateur peut être étonné par l’œuvre ! Ce qui me plaît c’est d’aller à l’encontre des matériaux nobles tout en utilisant un système de présentation contemporain, simple et épuré. Ça permet de mettre l’objet en valeur et de lui donner l’espace suffisant pour exister et impacter le spectateur. Pour cette œuvre, je me suis intéressée à l’idée de contenant, ici la pelure de pomme de terre, qui renferme habituellement un contenu. Les contenants pourtant évidés de leur contenu apprennent à exister par eux-mêmes et entament une nouvelle vie sous une nouvelle forme. La peau, la mue, tout ce qui est apparent et rend inaccessible quelque chose, le manque d’information, ces thèmes se retrouvent dans la plupart de mes œuvres.

Je refuse l’idée d’abouti. Je peux retravailler et modifier des projets ou encore changer le titre de mes œuvres d’une année sur l’autre

Cette sculpture est en vie. Elle se rabougrit, il faut que j’ajoute de nouvelles pelures, que je la nourrisse à l’image d’une maman qui s’occupe de son enfant. Pour moi, le sens de l’œuvre s’esquisse au fur et à mesure de mes expériences plastiques, c’est un va-et-vient constant entre pratique et réflexion.

Pourquoi les pelures de pommes de terre ?

Quand j’étais plus jeune, je photographiais des pommes de terre car je trouvais la peau belle : les plis, les yeux, les couleurs. J’avais fait une série de photos en noir et blanc de pommes de terre semi-épluchées et sculptées dans la chair. Un jour, je suis tombée sur une photographie de Brassai qui s’appelle magique circonstancielle. Elle a symboliquement mis fin à mon travail photographique car elle portait en elle tout le sens que je recherchais. On y voit une pomme de terre sur fond noir avec des germes formant comme des bronches. J’ai cependant continué à m’intéresser à la pomme de terre mais avec une nouvelle approche, tridimensionnelle et conceptuelle, ainsi qu’à questionner le rapport entre le contenant et le contenu, ce qui est accessible et ce qui ne l’est pas.

 A quel moment sais-tu que ton œuvre est aboutie ?

Jamais ! J’ai d’ailleurs écrit au dos de mon portfolio : « chaque projet étant l’esquisse potentielle d’une future production, ce portfolio ne présente rien de définitif ». Je refuse l’idée d’abouti. Aux Beaux-Arts en Angleterre, j’ai rédigé mon final essay sur l’incomplet que j’ai sous-titré « How to avoid an end ?» (« Comment éviter une fin ? »). Selon moi, une œuvre est exposable parce que je lui donne une forme de présentation à un moment précis. Je peux donc retravailler et modifier des projets ou encore changer le titre de mes œuvres d’une année sur l’autre.

Un conseil que tu aimerais partager avec les créateurs en devenir?

Il y a un mot en anglais que j’aime beaucoup : serendipity. C’est l’art de faire une découverte par hasard comme, par exemple, lorsqu’un scientifique cherche un antidote contre une maladie spécifique et va finalement trouver un médicament pour en guérir une autre. Il faut rester ouvert à la découverte de choses qui ne font pas partie de notre objectif premier, être curieux et attentif à toutes les pistes qui s’offrent à nous !

Plus d’oeuvres de Jill Guillais sur son site.

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